Nicolas Potocki - Paris - XIX
Le Crédit Polonais
Nicolas Potocki (1845-1921) est le petit-fils de Félix Potocki, en son temps le plus grand propriétaire foncier privé de Pologne et peut-être d’Europe. Dans la mémoire de ses compatriotes, Félix est malheureusement surtout associé à la confédération de Targowica, qu’il a convoquée en 1792 avec quelques autres magnats polonais. Opposés au projet de réforme politique voulu par les auteurs de la constitution du 3 mai 1791, parmi lesquels les propres cousins de Félix, les confédérés ont de fait servi d’alibi à Catherine de Russie pour intervenir militairement contre le mouvement républicain et accomplir le troisième et dernier partage de la Pologne.
Nicolas Potocki par François Flameng, 1917. © Collection privée
Né dans le palais familial de Tulczyn en Ukraine, élevé à Saint-Pétersbourg puis à Paris, Nicolas éprouvera malgré lui la culpabilité d’avoir hérité d’une fortune préservée au détriment d’une patrie qu’il n’aura hélas jamais connue. En 1870 il épouse Emanuela Pignatelli. Leurs antécédents familiaux les rapprochent. Ils ont grandi en Russie, connu une enfance chaotique et appartiennent à d’illustres familles dont le destin était lié à des États déchus, le royaume des Deux-Siciles et la république des Deux Nations. Mais leurs tempéraments s’avèrent rapidement incompatibles : Manuela dépense sans compter en recevant le tout Paris intellectuel et mondain. Son souvenir perdure discrètement en tant que personnage de fiction dans quelques romans de l’époque, notamment ceux de son cher ami Guy de Maupassant. Nicolas, malgré sa fortune et un indéniable don pour les affaires, est rapidement oublié.
Sans enfants, le couple laisse néanmoins sa marque sur le patrimoine architectural parisien. L’Hôtel Potocki, situé à deux pas de l’Arc de Triomphe au 27 avenue de Friedland, se distingue par ses dimensions, son audacieux mélange d’opulence et d’harmonie symétrique. En témoignent un imposant escalier de marbre polychrome, de lourdes portes en bronze moulées par Christofle, et des intérieurs inspirés par plusieurs siècles d’architecture française.
L’Hôtel est vendu en 1923 par Alfred Potocki, neveu et légataire universel de Nicolas, pour régler de lourds droits de succession. Son nouveau propriétaire, la Chambre de Commerce et d’Industrie de la ville de Paris, s’y installe en 1927 après avoir réalisé d’importants travaux d’aménagement. Les écuries et les communs font place à deux ailes abritant de magnifiques salons de réception, conçus par Jacques-Émile Ruhlmann, signature éminente du mouvement Art Déco. Bien que la Chambre de Commerce ait quitté l’Hôtel Potocki en 2025, celle-ci en reste néanmoins propriétaire et garante de sa mémoire.
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Un Lourd Héritage
Le père de Nicolas, Mieczysław Potocki, né en 1799, est le deuxième fils de Félix Potocki et Sophie Glavani, primo voto Witt, sa dernière femme, une belle et ambitieuse courtisane, Grecque de Constantinople. Mieczysław a peu connu son père, décédé en 1805. Élevé sans grande surveillance, intelligent et impulsif, il passe la majeure partie de sa jeunesse à défendre sa fortune, à commencer contre sa mère qui tente de le déshériter au profit de son frère aîné. Sa vie amoureuse reflète ses tractations commerciales. Son premier mariage à Delfina Komar est bref.
Belle et talentueuse, Delfina Potocka s’installe par la suite à Paris où elle devient la muse de nombreux artistes exilés, tels Frédéric Chopin et le poète Zygmunt Krasinski. Sa seconde épouse, Emilia Świejkowska, lui donne un fils, Nicolas. Mais elle aussi divorce rapidement, obtient une pension et déménage à Saint-Pétersbourg puis à Paris avec le jeune garçon. En vérité Mieczysław porte une affection particulière à Grégoire, un premier fils né d’une liaison avec une femme du pays.
Mieczysław quitte finalement la Russie sans avoir réglé tous ses procès mais avec un capital considérable réalisé par la vente du domaine de Tulczyn à sa nièce, Maria Strogonoff, à la fin des années 1860. Il s’installe à Paris, investit dans l’immobilier et la bourse, et invite ses deux fils à le rejoindre.
Leurs voisines immédiates de l’avenue Montaigne sont deux charmantes sœurs, Emanuela et Gaetana Pignatelli, issues d’une illustre famille napolitaine, qui ont passé leur enfance à Saint-Pétersbourg. Leur mère Rosa, jeune veuve, s’est remariée avec Gennaro Capece Galeota, un oncle de son premier époux, dernier ambassadeur des Deux-Siciles en Russie.
Après la réunification de l’Italie en 1861, le couple se sépara. Rosa et ses filles s’installèrent à Rome. Ses nombreuses liaisons amoureuses firent scandale, d’autant plus que les Pignatelli comptaient parmi leurs aïeux plusieurs cardinaux et un pape, Innocent XII, ce qui conduisit le Saint-père à expulser Rosa qui déménagea alors à Paris.
Le Siège de Paris
Ces insouciantes rencontres de jeunesse sont assombries par la guerre de 1870 qui oppose la France à la Confédération de l’Allemagne du Nord. En janvier 1871, les Allemands ont encerclé la capitale française et la bombardent quotidiennement. Grégoire, fringant et courageux, s’engage dans la garde nationale. Nicolas et Manuela, récemment fiancés, s’échappent en montgolfière et rejoignent Mieczysław à Londres où ils se marient l’année suivante.
Le jeune couple revient dans une ville marquée par la guerre et la révolution. Grégoire est entre-temps mort dans des circonstances tragiques, probablement en tentant de désamorcer un obus non explosé. Mieczysław a le cœur brisé. Il n’aime pas beaucoup Manuela. Déçu de ne pas avoir de petits-enfants, il menace constamment de déshériter Nicolas. Le trio, vivant sous un même toit, se dispute sans cesse. Mieczysław, irascible et de plus en plus paranoïaque, change heureusement d’avis sur son lit de mort en 1878.
L’âge d’or
Nicolas hérite d’un hôtel particulier agrémenté d’un spacieux jardin, situé, selon la numération de l’époque, au 35 avenue de Friedland. Souhaitant agrandir sa propriété, il acquiert trois parcelles contigües rue Chateaubriand (nos 14, 14bis et 16) et un autre rue Balzac (no 14), finissant ainsi par posséder la quasi-totalité du pâté de maisons. Le couple engage l’architecte Jules Reboul pour reconstruire la façade et rénover l’intérieur : une imposante porte en bronze mène à un large escalier recouvert de marbres précieux et d’onyx, rappelant celui de l’opéra Garnier ; le portail d’entrée et les lampes à arc électrique sont conçus par Christofle. Alfred Potocki fera plus tard installer ces dernières à Łańcut, où elles éclairent à ce jour plusieurs façades du château.
Le terrain situé au 16 rue Chateaubriand abrite de luxueuses écuries, avec des boxes pour trois douzaines de chevaux, une fontaine en marbre rose et un garage de deux étages pouvant accueillir plusieurs voitures à cheval, accessible par ascenseur électrique. Il sert de cadre à la fête inaugurale donnée par Nicolas et Manuela en mai 1882, alors que le palais est encore en cours d’achèvement.
Le couple participe avec enthousiasme aux courses et aux concours hippiques qui ponctuent la belle saison, mais les époux s’éloignent inexorablement l’un de l’autre. Les habitudes dépensières de Manuela agacent Nicolas, qui ne partage pas la curiosité intellectuelle de sa femme, dont Boni de Castellane laisse un portrait flatteur : « avec plus d’esprit que qui que ce soit, à la façon brusque et incisive d’un espiègle napolitain ». Elle trouve refuge dans une vie sociale hyperactive auprès d’un cercle d’admirateurs, qu’elle reçoit avenue de Friedland.
Ces hommes, intellectuels, artistes et dandies, pour la plupart plus âgés, apprécient l’hospitalité décontractée de Manuela, fascinés par son mélange de beauté ingénue, de vivacité et de cynisme. Le cadre somptueux de l’Hôtel Potocki devient le lieu de réunions hebdomadaires du « Club des Macchabés ». Surnommée « la Patronne » par les initiés, Manuela distribue gratifications et humiliations. Ses adorateurs acceptent docilement son despotisme en échange de repas raffinés et de conversations brillantes, voire carrément décadentes. La plupart des membres du club sont aujourd’hui tombés dans l’oubli, à l’exception de Guy de Maupassant, qui devint un ami proche.
Mathilde
Nicolas divorce de Manuela en 1887, mais lui accorde une généreuse pension. Elle emménage dans un bel appartement à deux pas de l’Hôtel Potocki, où elle continue à recevoir le tout Paris. Vingt ans plus tard, ne parvenant pas à équilibrer son budget, harcelée par ses créanciers, Manuela poursuivra Nicolas en justice, réclamant la moitié de sa fortune. Bien que défendue par Raymond Poincaré, futur Premier ministre et président de la République, Nicolas gagnera le procès. Il acceptera néanmoins de doubler sa pension.
Nicolas trouve la paix auprès de Mathilde Avignon, une femme plus jeune, modeste et effacée. Ils passent beaucoup de temps à La Grange-Colombe, loin de l’agitation de la ville, s’occupant de leur jardin rempli d’espèces exotiques.
La Première Guerre mondiale met fin à cet âge d’or. La beauté, la fortune et les amis de Manuela l’abandonnent peu à peu. Marcel Proust et Robert de Montesquiou, qui avaient jadis chanté ses louanges, annoncent sa déchéance. Elle meurt en 1930, seule et oubliée
La Pologne Renaissante
Nicolas avait toujours été généreux envers ses compatriotes dans le besoin et en faveur de causes polonaises dignes d’intérêt, ce qui valut à l’Hôtel Potocki le sobriquet de « Crédit Polonais », inventé par Manuela.
Peut-être pour compenser son manque de vaillance lors du conflit précédent, Nicolas soutient l’effort de guerre avec dévouement. Il finance un hôpital de 80 lits pour les soldats blessés dans son domaine du Perray. L’établissement est réaménagé au printemps 1918 pour accueillir les volontaires de l’Armée polonaise formée en France. Nicolas est l’un des rares civils conviés à la cérémonie de remise de drapeaux à la 1re division polonaise, qui se déroule près du front, en Champagne. Nicolas envisage alors de léguer son hôtel particulier à l’État polonais ressuscité pour qu’il serve d’ambassade à Paris, mais le projet reste sans suite.
Nicolas meurt en juin 1921, désignant son neveu Alfred Potocki comme seul héritier. Son décès est précédé et suivi d’une bataille juridique avec des prétendants éconduits qui tentent de remettre en cause la santé mentale du défunt. Le maréchal Pétain, le général Weygand et le prince Albert Ier de Monaco sont appelés à témoigner du contraire. Alfred fait appel à un notaire bien introduit pour régler la succession. Ainsi l’Hôtel Potocki est vendu à la Chambre de Commerce et d’Industrie de la ville de Paris en 1923. La chapelle et le jardin voisins, que Nicolas avait achetés puis loués à la congrégation du Saint-Sacrement en 1902, sont revendus à ses occupants.
Mathilde Avignon reçoit l’usufruit de la maison de campagne du Perray, d’un appartement de l’avenue du Bois (future Foch), ainsi qu’une généreuse pension. Ni Manuela, ni les amis et proches de Nicolas, ni son personnel ne sont oubliés. Ce dernier fait aussi don de trois tableaux au musée du Louvre, dont un Rembrandt qui avait appartenu au dernier roi de Pologne, mais dont l’attribution sera revue par la suite.
La municipalité de Rambouillet reçoit un don à but caritatif, tout comme le village de Montrésor, chargé de l’entretien de la tombe de Nicolas et de celles de ses parents. Enfin, sa chère Société de l’Étrier se voit attribuer 200 000 francs pour financer un prix en son nom.
L’héritage de Nicolas, estimé à 40 millions de francs (€ 5.2 milliards actuels), redresse la fortune d’Alfred. Ses finances ont été gravement affectées par la guerre et la révolution bolchevique. Même si les deux tiers de la succession servent à régler impôts et obligations diverses, le solde représente une somme considérable. Dans l’atmosphère enivrante des années folles, qui s’ajoute à l’exubérance de la jeunesse, Alfred dépense. Il achète des poneys de polo et quelques Rolls Royce en Angleterre, invite ses cousins à une expédition de chasse aux sources du Nil, organise une dernière fête avenue de Friedland pour 700 personnes et fait l’acquisition d’un petit hôtel particulier au 94 boulevard Maillot à Neuilly, en gardant une partie du personnel de maison de Nicolas. Toutefois, la majeure partie de l’héritage français est investie en Pologne, nouvellement indépendante mais laissée exsangue par la guerre.
Alfred rapatrie tous les objets de famille à Łańcut, dont la plupart provenaient du palais de Félix Potocki à Tulczyn. À la demande du gouvernement polonais, il rachète aux Henckel von Donnersmarck une participation dans le vaste complexe sidérurgique de Königs und Laura en Haute-Silésie, riche région industrielle attribuée à la Pologne en 1923, avec le soutien décisif de la France. Varsovie tient à ce que des capitaux polonais y soient investis et Alfred Potocki s’y prête. Le site sera exploité sans interruption jusqu’à sa fermeture en 2025 par son dernier propriétaire, ArcelorMittal.
La fortune de Nicolas Potocki, issue des vastes domaines en Ukraine conquis au 17e siècle, divisée au 18e siècle et judicieusement réinvestie en France au 19e siècle, fut perdue en une génération au 20e siècle. La fiscalité française et l’impérialisme germano-soviétique en furent les principales causes. Heureusement, un magnifique monument parisien demeure, préservé et agrandi par l’État français, témoignage d’une amitié ancienne et tenace entre deux nations.
Attelages de la Belle Époque
Nicolas est un homme pratique aimant le « sport » qui agrémente sa vie d’homme d’affaires. Il équipe son hôtel particulier d’une salle d’escrime, dirigée par un maitre d’armes. Nicolas est l’un des premiers soutiens de Pierre de Coubertin pour l’organisation de Jeux Olympiques à Paris en 1900, dont il est nommé commissaire pour les épreuves d’escrime. Ses chasses au Perray, un domaine de 440 ha près de Rambouillet acheté en 1884, avoisinant celui de la présidence de la République, sont réputées. Il y reçoit régulièrement les présidents français, de Carnot à Fallières, qui lui demandent parfois d’organiser des parties de chasse pour leurs hôtes de marque, tels le roi d’Espagne ou les grands-ducs de Russie.
Fidèle à ses origines polonaises Nicolas éprouve une passion pour le cheval, qu’il s’agisse de monter ou de conduire un attelage à quatre voire à six (« drag driving » ou « menage en guides »). Aujourd’hui disparues, ses écuries comptent parmi les plus belles de Paris. Occupant un bâtiment à part donnant sur la rue de Chateaubriand, elles peuvent accueillir trois douzaines de chevaux et plusieurs voitures. Au rez-de-chaussée un magnifique hall central donne sur une sellerie, des boxes, stalles et remises ; relié à des écuries au sous-sol et un garage au premier, accessible par ascenseur électrique. Le raffinement des détails et l’élégance de l’ensemble mérite que l’on cite la conclusion d’un visiteur, journaliste sportif, en 1910 : « Tout en redescendant le boulevard Haussmann [en automobile] tout imprégné d’huile et de pétrole, on remercie du fond du cœur celui qui a su garder précieusement les grandes traditions hippiques […], toute cette science si belle et si française, faite d’harmonie et de beauté ».
Fervent promoteur des sports équestres, Nicolas devient président en 1909 de la Société de l’Étrier, qu’il avait fondée avec quelques passionnés dans le bois de Boulogne et qui subsiste à ce jour. Artur Rubinstein rappelle dans ses mémoires comment Nicolas, qui l’avait généreusement soutenu en tant que pianiste, avait tenté sans grand succès de lui donner des cours d’équitation. Il a plus de chance avec son neveu Alfred Potocki, qu’il initie à la conduite d’attelages et auquel il lèguera sa fortune.
Ce dernier rapportera à son château de Łańcut quelques-unes des voitures de son oncle, ainsi que de somptueux harnais d’attelage réalisés par les selliers Hermès et Duprey, perpétuant en Pologne une tradition qui avait abruptement disparu à Paris après la Grande Guerre. Ces pièces font aujourd’hui partie de la collection du musée de Łańcut et ont même inspiré la réalisation de plusieurs carrés de soie par la maison Hermès.
Alfred fera conduire le roi et la reine de Roumanie à l’occasion d’une visite d’État en 1923 dans une calèche à la d’Aumont héritée de Nicolas tirée par quatre chevaux. Le même accueil sera réservé au duc et la duchesse de Kent, reçus à titre privé en 1937.